Et si une loi obligeait à voyager ? Le législateur ne nous avait pas habitués à tant de largesses. Voilà qui fleurerait bon la valise à roulettes sur le tapis de l’aéroport. Contraint de sillonner le monde, un peu comme payer ses impôts ou ramasser les déjections de Médor. Un projet législatif de rêve ? Pas si sûr…
Elle est arrivée ce matin. Pleine de promesses. Comme à l’accoutumée. Impossible de se tromper, l’enveloppe arborait en-tête calligraphié et Marianne tricolore. Avec la petite mappemonde stylisée placée en dessous. Juste pour ne pas confondre avec le Trésor Public ou la Préfecture de Police. Ce pli officiel vient du Ministère de la Géodécouverte. C’est notre destination de l’année.
La fébrilité s’empare de la maisonnée lorsque le chef de famille prend connaissance du contenu de la missive. Assise du bout des fesses sur le canapé, Maman serre ses enfants contre elle. Aura-t-on tenu compte de ce qu’ils ont vécu l’an passé ? Quatre citadins dans la jungle Guyanaise. Soi-disant un trek de sensibilisation à la fragilité de l’écosystème. Les petits en cauchemardent encore. Suspendue aux lèvres de Papa qui repose déjà l’enveloppe sur la table basse, elle scrute le visage de celui qui partagera une fois de plus avec elle les aléas des décisions gouvernementales. L’homme ne semble pas accablé. Une lueur d’espoir. Se pourrait-il que cette nouvelle quinzaine imposée soit douce et agréable ? Histoire d’oublier les sangsues affamées et les araignées grosses comme des assiettes à dessert…
Allez, cette fois on va dire que c’est la bonne. On y croit. Il y a deux ans la voisine s’est retrouvée sur une plage paradisiaque des Seychelles. Immersion dans l’océan Indien et approche des cultures locales. Alors pourquoi pas nous ? Photos à l’appui, la privilégiée n’a pu s’empêcher de pavoiser dans les dîners. Reçue comme une princesse par des gens adorables. Tortues géantes, poissons multicolores et fruits savoureux. A croire qu’elle connaît quelqu’un au service des géoattributions. Depuis, plus personne ne peut la sacquer dans le quartier. Certains envisagent même une expédition punitive. Histoire de rappeler ce que garantit le fronton des mairies entre « liberté » et « fraternité ».
Chimères peuplées de sable blanc et de monoï parfumé n’auront vécu qu’un instant. Le menton tremblant et l’œil vide, son compagnon achève de la désagréger. L’aînée s’effondre en sanglotant. Son frère se fait pipi dessus. Non, ce n’est pas possible. Il doit y avoir une erreur. Un bug. Oui, c’est ça, un bug dans l’algorithme ministériel. De quoi transformer un citoyen consciencieux en révolutionnaire anarchiste. Cette fois, c’en est trop. L’heure est à la sédition. Tant pis pour l’amende. On empruntera. On sera fichés comme dissidents à surveiller. La famille et les amis finiront par l’apprendre. On nous tournera le dos. Et on le sait : au prochain refus c’est l’incarcération. Une épée de Damoclès aux relents de billets d’avion et de sacs de voyage. Notre vie ne sera plus la même. Jamais. Mais c’est décidé : nous n’irons pas faire de spéléologie entomologique dans les gouffres volcaniques de Bornéo.
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